Africa International : Entre
jazz et gwo ka, une rencontre était-elle encore nécessaire
?
Jacques Schwarz-Bart :
En art, rien n’est nécessaire dans l’absolu. Par
contre, la nécessité vient pour moi d’une inspiration,
dans la mesure où le gwo ka était ma première expérience
musicale. Etant devenu musicien de jazz et de soul, je ne me sentais
pas complet sans établir un pont entre l’adulte et l’enfant
que j’étais à la Guadeloupe avec mon tambour de
gwo ka. En fait, ma musique n’a rien à voir avec l’idée
monodimensionnelle que l’on se fait de la musique créole
qui est une musique de fête. C’est une union, telle que
je l’ai conçue, qui n’a pas été encore
pratiquée. Cela m’a pris énormément de temps
pour arriver à un équilibre entre des rythmes extrêmement
variés et l’usage d’un langage complexe qui couvre
une vaste palette émotionnelle, telle que la mystique, la rencontre
des vivants et des morts, la déchirure, la joie, qui affectent
l’univers onirique et religieux… J’ai trouvé
des vases communicants entre cet univers complexe et celui du jazz,
de la funk, tout aussi complexe.
A.I. : Comment situer les deux
composantes de votre musique ?
J.S.B. : D’une part, le gwo ka
est une musique d’une grande liberté rythmique, avec un
langage mélodique traditionnel, pas d’instrument harmonique,
et peu de diversité dans la nature des instruments. Ce sont essentiellement
des percussions et des voix. Le jazz, d’autre part, est une musique
où le rythme de base est moins varié - autour du pattern
du swing s’élabore ce qui fait le jazz. Par contre, harmoniquement,
c’est une musique complexe et variée. En prenant le côté
rythmique du gwo ka, ses mélodies parlantes, riches en éloquence,
et le contenu harmonique d’improvisation du jazz, il y a, par
nature, une complémentarité ; une association aussi naturelle
que celle de deux pièces d’un puzzle faites pour coller
ensemble.
A.I. : Quelque chose a traversé
l’Atlantique en provenance d’Afrique. Quel parallèle
historique établir entre ces musiques voisines ?
J.S.B. : Il y a un parallèle
à faire entre les plantations de coton et de canne des Etats-Unis
et des Caraïbes. Mais au-delà, les esclaves ont conservé,
dans les Caraïbes, le droit de jouer du tambour alors qu’aux
Etats-Unis, ce droit leur a été supprimé. On pensait
qu’ils utiliseraient le tambour pour organiser des révoltes,
communiquer entre eux. A partir de là, des orientations musicales
différentes se sont opérées sur la base des moyens
en présence. Les esclaves des Etats-Unis se sont davantage concentrés
sur les instruments trouvés chez leurs maîtres et qu’ils
étaient autorisés à pratiquer : guitares, pianos,
banjos, cuivres. Alors que dans les lieux où
les tambours étaient autorisés, les Africains qui sont
arrivés nus étaient porteurs d’une richesse musicale
extraordinaire, qu’ils ont pu retranscrire à travers leurs
tambours en recréant des musiques sur la base des traditions
qu’ils avaient laissées derrière eux. Cela a donné
des choses extrêmement puissantes à Cuba et à Haïti,
par exemple. Il se trouve que le langage du gwo ka de la Guadeloupe,
tout aussi élaboré, est beaucoup moins connu que les deux
précédents, en raison d’une dis parité de
représentation démographique. Nous ne sommes qu’une
poignée d’indi vidus, comparés aux Cubains et aux
Haïtiens. Non seulement les Cubains sont nombreux, mais ils ont
une audience qui couvre Porto-Rico, Saint- Domingue et les millions
d’hispanisants de l’Amérique du Sud. En plus, la
musique cubaine traverse le monde. Un peu partout, les batteurs jouent
aujourd’hui des rythmes cubains. En comparaison, les communautés
créolophones, typi quement antillaises, ce n’est pas grand
monde. J’ai doublement à coeur de faire connaître
leurs rythmes restés trop longtemps ignorés.
A.I. : Si l’album Sone
Ka La donne le ton, il fait aussi la synthèse de vos émotions
d’enfance et de vos préoccupations de musicien…
J.S.B. : C’est vraiment une nécessité
artistique. Lorsqu’on est artiste, qu’on le veuille ou non,
ces émotions d’enfant sont toujours les plus fortes. Ayant
commencé mon aventure musicale à travers le gwo ka, je
n’avais jamais eu l’occasion de l’utiliser dans ma
musique, car il n’y a pas de batteur de gwo ka à New York.
Cette expérience du gwo ka jazz n’est pas pratiquée
là-bas et je n’avais pas les moyens de faire venir des
batteurs de la Guadeloupe. Finalement, c’était un projet,
pour toutes sortes de raisons, resté en suspens, bien que je
m’y étais attelé depuis longtemps. Cela fait 15
ans que je travaille sur des ébauches, que j’écris
des
compositions. Au fur et à mesure des années, j’ai
essayé de trouver des combinaisons, avec ou sans batterie, avec
ou sans voix, avec ou sans soufflants addi-tionnels au sax, avec ou
sans guitare électrique, avec ou sans piano électrique
plutôt que piano acoustique… J’ai tenté toutes
sortes d’angles d’attaque, mais je n’étais
toujours pas satisfait. Je n’étais pas prêt et n’étais
pas encore le saxophoniste et le compositeur que je suis devenu. C’est
en prenant de la bouteille, au fil de l’expérience, des
tournées et en apprenant de grands leaders, que j’ai pu
clairement visionner ce concept gwo ka-jazz. Lorsque c’est arrivé,
j’ai pris des mesures en conséquence. J’ai aussitôt
quitté le groupe de Roy Hargrove, avec lequel je tournais depuis
plus de deux ans, et je me suis attelé à cette tâche.
Très rapidement, j’ai fait une « démo »
, qui a été approuvée dans la semaine qui a suivi
par Universal. Tout s’est passé très vite, je n’ai
pas eu a convaincre un label pendant des mois. J’ai senti cette
prise de conscience. Les gens autour de moi, impliqués dans le
projet, l’ont ressenti aussi.
A.I. : Quitter la formation
de Roy Hargrove a-t-il été déchirant et que retient-on
de cette expérience ?
J.S.B. : J’ai fait partie de cinq
groupes différents avec Roy Hargrove au cours des huit années
qui viennent de s’écouler. Je pense avoir eu le temps de
développer ce que j’avais à apprendre de ma collaboration
avec Roy. On a un petit pincement au coeur en se disant, c’est
quand même un privilège de travailler à ses côtés,
mais le temps passe. Et quand vais-je concrétiser ma propre vision
? Donc, c’est sans regrets que j’ai pris cette décision
parce qu’elle a mûri sur une longue durée. Cela faisait
déjà un an et demi que je me posais la question : «
vais-je partir, vais-je rester ? » Et lorsque j’ai eu des
propositions pour préparer d’autres projets, en tant que
producteur des chanteurs qui m’intéressaient, cela a précipité
les choses. A cela s’est ajoutée cette vision de Sone Ka
La qui m’est apparue et la conviction que je tenais quelque chose
que je ne pouvais pas lâcher.
A.I. : Quelle était la
trame de départ ?
J.S.B. : D’abord, j’ai conçu
cet album comme un roman. Il y a une couleur de base, cette déclinaison
de rythmes et de mélodies inspirées de l’éloquence
du gwo ka. Il y a ces harmonies qui viennent de la complexité
du jazz, des compositeurs brésiliens, de la musique impressionniste
de Ravel, de Debussy, tout cela assaisonné de sons soul et funk
ici et là… C’est la trame de départ.
A.I. : Vous êtes fils
de romanciers et votre modèle de composition romanesque n’est
pas anodin.
J.S.B. : C’est au fil de discussions
avec mes parents que j’ai compris comment on développait
une histoire. Ce que j’ai essayé de faire à travers
ce disque. Aucun doute. Chaque morceau est vu comme un chapitre qui
développe encore plus avant l’impulsion donnée au
départ et on en n’arrive au dernier morceau qui est l’épilogue,
le léwoz ou le rythme des morts ; le renouvellement de la vie
à travers la mort, à la fois dramatique et joyeux. Sur
le disque, il y a des morceaux, chantés par Jean-Pierre Coquerel,
qui tendent plus vers le gwo ka traditionnel, tels que Toumbak qui porte
le nom du rythme le plus joué du gwo ka, lequel a servi d’origine
à la biguine avec le graj. D’un autre côté,
on trouve, à l’extrême, des morceaux comme Ascent
ou Descent qui sont des ballades oniriques. On est dans un univers de
rêve mystique avec beaucoup d’harmonies impressionnistes
et des mesures composées. J’ai voulu que toutes mes mélodies
puissent être chantées par quelqu’un avec un peu
d’oreille, sans la nécessité d’une virtuosité
instrumentale. Entre ces morceaux issus du cru, il y a une déclinaison
de couleurs intermédiaires, tel que le morceau Patjanbel issu
du rythme du Patjanbel des campagnes, mais avec diverses modulations
rythmiques. Enfin, il y a des morceaux qui s’apparentent beaucoup
plus au funk tels que Pa palé ou Soné Ka La, où
j’utilise des effets sur mon saxophone. En somme, les rythmes,
les mélodies et les lignes de basse sont entraînants, donc
on entre dans une espèce de gwoka jazz avec une pulsion de groove
funk ou de soul, tant dans la sonorité, que dans la façon
d’aborder les tempos.
A.I. : Ainsi, les sept rythmes
de base du gwo ka sont réunis dans l’album…
J.S.B. : Oui, que soit memdé,
kaladja, graj, toumbak, patjanbel, takuta, léwoz, on retrouve
tous ces rythmes, soit à l’état traditionnel, soit
dans les combinaisons hybrides que j’ai composées, parce
qu’elles s’adaptaient mieux à une certaine mélodie.
Ces rythmes se retrouvent d’un morceau à l’autre,
et d’ailleurs ils m’ont aidé dans la conception en
terme de roman, avec des chapitres. Comme ce sont des rythmes différents,
cela m’a permis de donner une estampille propre à chaque
morceau et d’entrer dans un univers émotionnel propre à
ce morceau.
A.I. : Soné Ka La ayant
abouti, l’expérience du gwo ka jazz est elle achevée
ou c’est une ouverture sur l’avenir ?
J.S.B. : Plutôt que de parler
de gwo ka jazz, je veux parler de mon gwoka jazz. Il y a eu d’autres
tentatives de combinaisons du jazz et du gwoka : Franck Nicolas, David
Murray et, bien avant nous, Gérard Lockell . Le gwo ka jazz tel
que je viens de le décrire est propre à mon projet, du
fait de ma connaissance intrinsèque des rythmes du gwoka, mais
aussi de ma longue expérience de jazzman, de funk ou de soulman,
et de compositeur. Pour complètement répondre à
votre question, la raison pour laquelle j’ai pris tant de temps
pour élaborer les principes même de cette musique, était
de servir de fondation à une oeuvre complète, pas à
un ou deux disques mais à une oeuvre. C’est une vie. Peut-être
aborderai-je d’autres disques en tant que jazzman ou d’autres
projets, mais pour le restant de mes jours, je continuerai à
développer une grande partie de mon oeuvre à l’intérieur
de ce concept-là.
A.I. : A vos débuts,
vous étiez assistant parlementaire au Sénat, puis un jour
vous prenez le large…
J.S.B. : En fait, j’avais suivi
une voie qui n’était pas la mienne. Lorsqu’on habitait
en Suisse avec mes parents, il y avait une scène de jazz. A l’époque,
j’avais 10 ans et je ne jouais pas encore de saxophone mais de
la guitare. Lorsque nous sommes partis en Guadeloupe, c’était
bien, mais hélas, il n’y avait pas de scène de jazz.
Etant un homme qui aime travailler à quelque chose, je me suis
concentré sur mes études et, en devenant un étudiant
performant, j’ai commencé endosser le costume de mes professeurs
qui me poussaient vers une voie assez conventionnelle. J’ai adopté
cette voie qui n’était pas du tout faite pour moi, sans
me rendre compte que je n’étais pas au service de mes propre
rêves. Quand j’ai commencé mon service dans la haute
administration, ce constat m’est venu brutalement et il m’a
fallu trouver une stratégie de sortie (rire), pour échapper
à ce cauchemar qu’étaient devenues ma vie et ma
carrière. Haut fonctionnaire, c’était une prison
dorée. Comme aboutissement de carrière, être directeur
d’administration, ensuite travailler au Sénat, je ne m’y
voyais pas et je me suis vite rendu compte que je m’étais
trompé de rêve. Il se trouve que tout de suite après
avoir fait Sciences-Po, j’ai découvert le saxophone ténor
et que simultanément à mon constat d’échec,
je commençais une nouvelle vie en apprenant le saxophone en autodidacte.
Toutes mes heures d’écoute du jazz, depuis que je petit,
sont revenues à la surface et m’ont totalement ouvert les
yeux sur ce qui aurait dù être mon but jusqu’à
présent et j’ai voulu rattraper le temps perdu. Je suis
donc parti, après deux ans d’administration, à l’école
de Berklee qui a été assez généreuse pour
m’accueillir, alors que je n’’étais en fait
qu’un débutant. J’avais trois ans de pratique en
autodidacte et ayant conscience que j’aurais peut-être une
seconde chance dans ma vie mais pas une troisième, je ne l’ai
pas laissée passer. J’ai travaillé jusqu’à
m’en rendre malade, à me blesser pendant des années,
jusqu’à progressivement me hisser au niveau de la scène
de Boston et ensuite de New York.
A.I. : Que retient-on de cette
scène new-yorkaise quand on côtoie des grosses pointures
du jazz et de la soul ?
J.S.B. : On se dit quelque chose de
différent tous les jours mais ce je vois, en regardant derrière
moi, c’est l’improbabilité de tout cela. Etant étranger
sur cette scène et sachant que c’est déjà
si difficile pour les natifs de se tailler une place, c’est improbable
et c’est une chance extraordinaire que je me sois trouvé
dans des collaborations avec des leaders historiques qui ont pu vraiment
m’apprendre mon métier et me permettre devenir à
mon tour leader.
A.I. : Vous avez invité
Lionel Loueké le guitariste béninois vivant à New
York sur l’album. L’aviez-vous rencontré au Berklee
College ?
J.S.B : Je l’ai rencontré
dans le groupe de Jason Lindner un compositeur d’une grande originalité.
Son nom m’indiquait qu’il était francophone. Je me
suis demandé s’il était d’origine africaine,
antillaise ou haïtienne ? Je lui ai parlé créole,
il ne le parlait pas. Ensuite on a commencé à répéter
et il était clair pour moi qu’il avait vraiment quelque
chose à dire de très spécial et de très
individuel. On a pris contact et lorsque j’ai reçu mon
contrat signé d’Universal, j’ai appelé Lionel.
Car ce projet-là, au-delà du rapprochement de la Guadeloupe
et du jazz, c’est en fait un rapprochement de l’Afrique
et du jazz ! Le gwo ka, en fait, est une musique africaine. Je me suis
dit : Lionel ayant vécu au Bénin, connaissant ces rythmes-là,
il faut absolument que je l’intègre au projet. D’ailleurs
il donne une coloration très africaine à plusieurs morceaux
de gwo ka ; des choses que seul, lui, aurait pu faire. A présent,
je tiens à jouer ma musique en Afrique et aux Antilles parce
que ce sont de ces endroits qu’elle vient.
A.I. : Fallait-il y mêler
Jacob Desvarieux du groupe Kassav ?
J.S.B. : Jacob Desvarieux est l’artiste
guadeloupéen qui a utilisé le rythme du mendé [dans
ses compositions] et qui l’a popularisé à travers
son utilisation plus électronique du zouk premier. Les premiers
albums de Kassav s’articulent autour du mendé, un rythme
qui m’est cher. Pour moi, Jacob vient originellement du gwo ka.
Certes, le zouk est devenu quelque chose avec un son propre, mais Jacob
est un type super roots. Ce souffle le porte et il était clair
que si je le mettais dans un contexte gwo ka, il allait assurer aussi.
C’est qui s’est produit. J’ai écrit en fait
la chanson Déshabillée pour lui rendre hommage comme pionnier
électronique du mendé.
A.I. : Et que veut dire Sone
Ka La ?
J.S.B. : Que résonnent les tambours
! (rire). ¦